Liberté

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SoK
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Liberté

Message par SoK »

Je partage avec vous cette réflexion de Heidrun sur son groupe Facebook "Runes et mythologie nordique" :
Nuit 7
Je célèbre en cette septième nuit sacrée la Liberté.
Cette septième nuit correspond donc au mois de juillet, vous comprendrez plus tard pourquoi ce soir/mois-là.
Je n’ai pas choisi la liberté parce que j’en ai manqué ou au contraire parce qu’elle aurait été très présente. Non, je l’ai choisi parce que j’avais envie de comprendre ce que cela signifiait vraiment.
Je crois sincèrement qu’il y a autant de définitions de la liberté qu’il y a de personnes qui se demandes si elles sont vraiment libres.
Si on se réfère à la définition du dictionnaire, être libre c’est de n’être contraint par aucune entrave qui empêcherait tout mouvement, toute action.
C’est donc quelque chose de physique très bien décrit dans ce passage de la Lokasenna :

39 (Tyr fier et digne)
« Ma main j’ai sacrifié mais Hrothvitnir lui sa liberté
Et les pertes de chacun ont apporté le regret aux deux !
Les menaces du loup s’en sont allées là où il attendra à jamais, Entravé de chaînes, la chute des Dieux. »

Nos mouvements peuvent être entravés par quelqu’un, par un objet ou même par la magie :

Sigrdrifumal :
1 Qui donc a découpé au travers de ma cotte de mailles ? Comment a été brisé mon sommeil?
Qui m'a ainsi libéré des chaînes d'envoûtements ?

Qu’en est-il de la liberté de penser, de la liberté d’expression ? Quelqu’un, quelque chose ou même quelque magie peut entraver notre capacité à penser ou à nous exprimer ?
Et l’expression «Je suis libre, je n’ai ni dieu ni maître » prônée par les anarchistes ? La foi, le culte et la politique pourrait brider notre liberté ?
Être libre signifierait-il de n’avoir aucune limite ? Mais qu’en est-il de la loi, du bien et du mal ?
« La liberté d’un individu s’arrête où commence celle des autres»
Si je pousse plus loin ma réflexion concernant ma croyance, suis-je libre si je suis soumise au Wyrd et à l’Orlög ?
Bref, vous l’aurez compris, ce n’est pas dans cet article que j’apporterai la réponse à la définition de la liberté, mais il indique que je vais m’atteler cette année 2022 à découvrir ce que cela veut dire vraiment.
Et pourquoi pour le mois de juillet ? Parce que c’est en juillet que se tient l’Althing et que premièrement cela correspond à la date où l’Islande est devenue un état libre (héhé vous voyez le rapport ?), deuxièmement parce que c’est lors de ce grand rassemblement que les affaires sont jugées afin de trouver issue favorable entre accusé et plaignant, ce qui illustre bien le fait que mêmes si tous les hommes naissent libres et égaux, ils ne sont pas si libres que ça 😉
Et ma réponse :

C'est un sujet très intéressant. La liberté était en effet un concept assez important pour les anciens. Mais ce qu'ils mettaient derrière ce mot est visiblement assez différent de la conception moderne de la liberté.

Être libre (*frijaz) c'est être quelqu'un qui a "la nuque libre" (*frijahalsaz > frjáls en vieux norrois), c'est-à-dire sans collier en fer d'esclave. Ca correspond à un statut social : le fait d'être reconnu comme un membre à part entière de sa communauté, parce qu'on a montré qu'on avait la dignité d'un *karilaz (> karl, "homme libre") voire d'un *erilaz (> jarl, "seigneur"). Le concept de *frijaz se comprend au regard de deux autres concept : d'abord, le *frithuz (> friðr), l'harmonie sociale et cosmique instituée par les dieux ; ensuite, le *frijōndz (> frændi), "l'ami", "la personne aimée", "le membre de la famille".

Plus qu'une valeur morale et abstraite, qu'il faudrait prêcher et au besoin apporter par les armes, c'est un état factuel et très concret. C'est ne pas être enchaîné, c'est avoir fait ses preuves comme un membre autonome d'une communauté qui nous a donné un certain rang social. C'est participer volontairement et activement à l'harmonie, ordonnée par des règles, d'un ensemble plus grand. On est libre, non pas parce que c'est un droit que possède chaque être humain ou parce qu'on pourrait suivre nos désirs individuels, mais parce qu'on est apprécié, pour ce qu'on est et pour ce qu'on fait, par une communauté structurée qui nous donne une place, avec des droits et des devoirs.

Par exemple, en plus de ne pas participer à la vie politique de sa communauté, un non-libre n'avait pas d'existence juridique en tant que personne : il ne pouvait ni porter plainte, ni même témoigner contre un homme libre, car sa parole n'avait pas de valeur. S'il était blessé ou tué, c'était son propriétaire qui pouvait porter plainte, pour qu'on lui rembourse les dégâts matériels et qu'il puisse acheter un nouvel esclave (*thragilaz > þræll). Sur le sujet de l'esclavage, cet article est assez complet : http://idavoll.e-monsite.com/pages/les-vikings/les-thraellar-et-les-leysingjar-esclavage-et-servitude.html
Gottfried Karlssohn (mes articles sur les traditions germano-scandinaves sont sur Un Tiers Chemin)

Note : compte Fessebouc indisponible, "Cattus Poronis" en remplacement
Erlkönig
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Re: Liberté

Message par Erlkönig »

Merci à vous deux pour ces réflexions. La liberté effectivement est un concept abstrait dont la définition est variable en diachronie comme en diatopie. Notre société post XIX marquée par l’émergence de l’individualisme triomphant en propose un traitement pétri d’absolu et d’idéaux romantiques, fort éloigné d’une perspective plus traditionnelle davantage relationnelle et organisationnelle.
Je me suis longtemps demandée dans quelle mesure notre difficulté contemporaine à éprouver notre liberté n’était pas une conséquence directe du fait que la liberté aujourd’hui, dans nos sociétés occidentales, est seulement un postulat légal (si c’était un état de fait et non un idéal que l’on a voulu poursuivre, nul n’aurait eu l’idée de l’inscrire dans la loi), qui ne met à aucun moment l’individu à contribution, ( c’est une liberté « en droit ») voir l’invite à une certaine forme de passivité et de résignation: pour « rester libre », autrement dit pour conserver ses droits civiques et sa liberté de mouvement, il suffit « de ne rien faire » qui contrevienne à l’ordre établi. Cette liberté « en creux » me semble dissimuler à chacun le rôle actif qu’une liberté effective nécessite irrémédiablement, pour soi comme au sein du groupe, et en particulier la capacité à décider et à assumer pleinement toutes les conséquences de nos choix.
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